Elles x Paris Photo - Judith Joy Ross

Galerie Thomas Zander

“Si je photographie de parfaits inconnus, je vois toujours d’abord en eux quelque chose d’incroyable.” Judith Joy Ross

“Untitled”, 1986-88, Eurana Park, Weatherly, Pennsylvania, 1982 © Judith Joy Ross, courtesy Galerie Thomas Zander, Cologne

“Annie Hasz, Protesting the U.S. War in Iraq, Easton, Pennsylvania”, 2006, Protest the War, 2006-2007 © Judith Joy Ross, courtesy Galerie Thomas Zander, Cologne

“Untitled”, 1988, Easton Portraits, 1988 © Judith Joy Ross, courtesy Galerie Thomas Zander, Cologne

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Judith Joy Ross. Je suis née en 1946, dans la ville d’Hazleton, une mine de charbon anthracite du nord-est de la Pennsylvanie, aux États-Unis. Mon père dirigeait une chaîne de magasins à prix unique. Ma mère s’occupait d’une école maternelle privée avant son mariage. Mon frère cadet Robert a eu deux filles et mon frère aîné Edward a passé les quarante-cinq dernières années de sa vie à Paris, heureux. Mes parents étaient des pianistes classiques amateurs. Nous étions tous profondément connectés à la nature, au son du vent, au soleil couchant, aux fleurs, aux branches. Nous observions et étions émus par cet environnement. Si les difficultés à s’entendre les uns avec les autres, les affaires familiales et l’extérieur étaient au cœur de nos vies, la musique et le mystère du monde naturel apportaient une dimension salvatrice et poétique à nos existences.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans le portrait ?

Réaliser des photos était pour moi un moyen d’entrer dans la vie fascinante des gens. Des années plus tard, j’ai commencé à utiliser un 8×10 pour faire des portraits de personnes que je ne connaissais pas, dans différentes circonstances. Au début, j’avais très peur de réaliser ces projets. Même dans l’ambiance détendue de l’Eurana Park, à Weatherly en Pennsylvanie, en 1982, où j’ai photographié des enfants, il m’a fallu quelques jours pour me sentir à l’aise. Il faut vraiment réussir à voir quelque chose avant de prendre une photo. On voit à différents niveaux. Et, la plupart du temps, je ne vois pas. Je me contente de gérer l’espace et mes propres besoins. « Voir », c’est quand on parvient à déceler le sens profond, la poésie de ce que l’on voit. Ensuite, il faut placer l’appareil photo correctement, ce qui est à la fois la chose la plus difficile et la plus aisée à faire.

Qui photographiez-vous ?

Comment est-ce que je trouve mes sujets ? Je peux par exemple passer quelque part en voiture, voir quelqu’un, et m’arrêter. D’autres fois, je m’installe dans un endroit précis pendant plusieurs semaines. Lorsque je travaille ainsi, durant des semaines, voire des années, c’est pour répondre à une question bien spécifique – comme dans le cas des deux années que j’ai passées au Vietnam Veterans Memorial à Washington, D.C. J’ai aussi passé une année à photographier les membres du Congrès américain dans leurs bureaux, et trois ans à capturer les étudiants des écoles publiques d’Hazleton. Si je photographie de parfaits inconnus, je vois toujours d’abord en eux quelque chose d’incroyable.

Qu’est-ce que l’usage de la chambre photographique apporte à votre travail ?

L’utilisation d’une chambre en bois au format 8×10 sur un trépied est un bon moyen de mettre le photographe et le photographié sur un pied d’égalité. J’ai en effet l’air assez ridicule lorsque je disparais sous le tissu noir pour prendre la photo, et je dois crier mon encouragement à la personne en lui signalant tant bien que mal de ne pas bouger. Ils voient cet appareil aussi fou que merveilleux et nous communiquons par l’enthousiasme. Nous prenons la photo ensemble. Moi, je suis émerveillée et eux se sentent adulés comme il se doit pendant quelques minutes, et nous ne nous reverrons probablement jamais.

En quoi votre statut de femme a-t-il influencé votre carrière ?

Je dessinais, peignais et j’étais persuadée que je deviendrais une artiste jusqu’à ce que je découvre, à l’école d’art, l’appareil photo Yashica 2 1/4. C’était comme un passeport pour aborder tous les inconnus qui me croisaient dans la rue. Le fait d’être une jeune femme qui fait des photos m’a peut-être donné un avantage sur les hommes, dans la mesure où je ne pouvais pas être prise au sérieux lorsque je pointais un boîtier sur les autres. J’avais généralement peur de le faire, mais je le faisais quand même. Lorsque je photographiais, il m’arrivait de viser fermement une personne ou de regarder l’appareil photo comme si je ne savais pas vraiment comment l’utiliser. Mais je suis sûre que les hommes photographes utilisent les mêmes stratégies.

Quels auteurs vous ont inspirée ?

Vous ne serez sûrement pas d’accord avec la raison pour laquelle je les trouve si merveilleux. Moi, j’aime l’ordinaire. Il s’agit de la plus magique, la plus surprenante et la plus durable des beautés. C’est pourquoi j’aime tant les grands photographes tels qu’Eugène Atget, Julia Margaret Cameron, August Sander, Lewis Hine, Robert Adams, Chris Killip et John Szarkowski. Je leur suis reconnaissante.

Judith Joy Ross

BIO


Née en 1946 en Pennsylvanie, la photographe Judith Joy Ross développe, depuis le début des années 1980, une œuvre centrée autour du portrait. Une démarche documentaire inspirée par les images d’August Sander, de Walker Evans et de Diane Arbus. Adepte de la chambre photographique, elle capture de parfaits inconnus avec une sensibilité rare – des jeunes étudiants aux soldats envoyés au Vietnam durant la guerre en passant par les membres du Congrès américain. Ses clichés ont été exposés aux États-Unis, notamment à Musée d’art moderne de San Francisco, ou à la Pace/MacGill Gallery de New York, comme à l’étranger (Allemagne, Belgique, Autriche…). Ils font également partie de nombreuses collections – parmi elles, celles du Musée d’art moderne de New York, du Victoria and Albert Museum de Londres, ou encore du Musée Ludwig de Cologne.

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