Elles x Paris Photo - Randa Maroufi

Galerie Paris-Beijing

“Je préfère me penser comme multidisciplinaire, ou plutôt indisciplinée.” Randa Maroufi

“Mhajbi – Barbès“, Les Intruses, 2019. Œuvre produite par l’Institut des Cultures d’Islam dans le cadre de l’appel à projets de la Ville de Paris ‘Embellir Paris’. Avec le soutien d’Emerige Mécénat.

Grande Safae, film, 15’56’’, 2014 / Production : Le Fresnoy © Randa Maroufi

Bab Sebta, film, 19’, 2019 / Production : Barney Production & Montfleuri Production. Avec le soutien de La Fondation des Artistes (FR), Doha Film Institute (QAT), CNC (FR), Kamel Lazaar Foundation (TUN), AFAC (LBN), La Casa de Velázquez (FR), Le Fresnoy (FR), France 2 (FR) © Randa Maroufi

Quel est votre lien à la photographie ? 

La photographie est avant tout un médium pour moi, je ne me considère pas photographe et je ne souhaite pas m’enfermer dans une seule forme d’expression. Je préfère me penser comme multidisciplinaire, ou plutôt indisciplinée. Le film me donne cette liberté, car je peux y intégrer une dimension photographique, la performance, le son, l’image en mouvement, la mise en scène et aussi ce rapport assez particulier à l’espace, et au mode de diffusion.

À l’origine de chacun vos projets : un lien et une rencontre. Pouvez-vous nous expliquer votre processus de création ? 

Le point de départ de chaque projet est une rencontre avec un lieu – décor, et/ou individus –  acteur·rices, c’est vrai. Ce croisement me semble primordial et précieux pour créer des fictions qui questionnent le réel. J’essaie de faire partie du paysage et d’habiter le lieu de manière à favoriser les rencontres, les liens et les idées. Chacun de mes projets vidéo est d’ailleurs un travail de collaboration avec les acteur·rices. Ils se déroulent dans un lieu existant ou dans un espace que les personnes rencontrées et moi-même fabriquons ensemble.

Chaque scène est alors une reconstitution (pas forcément fidèle, parfois revissée, parfois détournée parfois mimétique…) d’images réelles prises sur les lieux. J’établis ensuite un storyboard dans lequel je décris une continuité d’actions. On peut dire que chacun de mes films est minutieusement pensé et orchestré : le décor, les accessoires, le cadrage, la lumière, le costume, etc. La direction, elle, reste plus organique et repose sur la surprise de l’interprétation des participant·es, souvent non professionnel·les.

Pourquoi privilégier ce type d’acteur·rices ?

J’aime beaucoup les propos d’Abbas Kiarostami sur le travail avec les acteur.rices non professionnelles, et je m’y retrouve complètement: « La chose essentielle à comprendre, à propos des acteurs non professionnels, c’est qu’en réalité eux aussi sont réalisateurs et scénaristes […]. Ce genre de cinéma est, pour moi, un cinéma de réalisateurs/acteurs, c’est-à-dire une combinaison du travail des deux. »

Je me sers du champ de l’image pour remettre le vivant en question et proposer une lecture du réel et de réalités sociales contemporaines auxquelles je suis sensible. Je ne peux m’imaginer m’engager dans cette démarche sans cette « combinaison » de travaux et d’énergies. Elle est même présente dans la postproduction, dernière étape de mon processus de création, mais aussi une deuxième écriture du film, où celles-ci transparaissent véritablement. Dans la postproduction, la question du rythme devient indispensable : je choisis souvent le plan séquence qui me permet de créer une unité de lieu et de temps, et de maintenir une certaine dynamique, de combiner tous les éléments de l’espace recréé.

Les femmes sont des sujets récurrents dans vos séries (Les Intruses, Nabila & Keltoum & Khadija, Attempts of Seduction). Pourquoi ? Quels sont vos engagements à leur égard ? 

Je ne m’intéresse pas qu’aux femmes, mais plus largement aux injustices sociales, aux faits sociaux et politiques. J’examine le territoire. Je m’interroge sur ses limites et les manières dont les individus l’investissent. Je cherche à révéler ce que ces espaces, réels ou symboliques, produisent sur le corps.

Quelle relation entretenez-vous avec les corps ?

Le/les corps dans l’espace public me fascine/ent et est/sont au cœur de nombre de mes projets. La densité de la foule aussi me rassure. La ligne 13 du métro parisien pendant les heures de pointe, par exemple, est une forme de quiétude. Ce mélange de pensées, de voix et de corps évoque une force qui forme cet espace commun, et qui conditionne notre rapport à l’autre. L’espace public est donc pour moi l’espace où se croisent ces corps, et où naît le lien social. C’est ce qui alimente mon travail, c’est mon atelier.

En quoi la frontière – physique ou symbolique – vous inspire-t-elle ? 

Une frontière peut renvoyer à plusieurs formes de limites et délimitations, comme elle peut être l’extension d’une forme. Ce qui m’intéresse le plus c’est cette extension – qu’elle soit spatiale ou humaine.

Est-il légitime de parler d’un regard de femme dans la photographie ? 

Je n’ai rien à répondre à cette question.

Est-ce que le fait d’être une femme influence votre travail ?

Je dirais que le fait d’être une femme me donne peut-être davantage d’énergie dans ma démarche artistique politique en vue des facteurs qui paramètrent cette condition (car être femme est aussi une condition sur le plan sociétal), à savoir l’autre, la société, l’expérience, etc.

Pour autant, cette condition n’est pas déterminante pour moi et ne doit pas être réductrice : « Nul aujourd’hui ne peut être seulement ceci ou cela, écrit Edward Saïd, Indien, femme, musulman, Américain, ces étiquettes ne sont que des points de départ », et c’est vraiment comme cela que je pense la mienne.

Quelles sont les artistes féminines qui vous inspirent ?

Esther Ferrer, Valérie Jouve, Martha Rosler, Agnès Varda.

Randa Maroufi © Benjamin Geminel/ Hans Lucas

BIO


Née en 1987 à Casablanca, Randa Maroufi vit et travaille aujourd’hui à Paris. Diplômée de l’Institut national des Beaux-Arts de Tétouan, au Maroc, et de l’École supérieure des Beaux-Arts d’Angers ainsi que du Fresnoy – Studio national des arts contemporains, l’artiste croise les médiums (photographie, performance, vidéo…) et s’intéresse à la mise en scène des corps dans l’espace public ou intime. Une démarche s’instaurant dans une réflexion politique, qui revendique l’ambiguïté et questionne le statut des images et les limites de la représentation. Exposée à l’international – le Musée Reina Sofia (Espagne), le New Museum (New York), la Biennale de Dakar (Sénégal) –, l’autrice a également reçu de nombreux prix : Prix de l’œuvre expérimentale de la SCAM, Best Experimental Film au Nova Frontier Film Festival (États-Unis), Best Director au Social World Film festival, etc.

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