Elles x Paris Photo - Mame-Diarra Niang

Galerie Stevenson

“Est-ce que je devrais me réduire à un regard féminin qui, en plus, pour moi, est très cisgenre?” Mame-Diarra Niang

Ce qui n’est pas encore là et ce qui a disparu © Mame-Diarra Niang / Stevenson

© Mame-Diarra Niang / Stevenson

© Mame-Diarra Niang / Stevenson

Vous vous êtes formée à la photographie en autodidacte, pourquoi avez-vous choisi ce médium en particulier ?

Je n’ai pas choisi ce médium. Il est venu à moi à un moment donné de ma vie où j’étais en train d’enterrer mon père, et de faire des allers-retours au Sénégal. Le seul moyen que j’avais entre l’évènement auquel j’étais en train de faire face et ma douleur, ma perte, c’était un appareil photo. Du coup, je l’ai pris et j’ai commencé à pouvoir traiter ma mémoire, mes émotions grâce à lui. Je ne pense pas avoir choisi quoi que ce soit, ça m’a juste trouvée à ce moment-là.

Vous avez grandi entre Lyon, Abidjan et Dakar. En quoi ces territoires ont-ils influencés votre pratique artistique ?

Le fait d’avoir vécu ailleurs m’oblige à toujours reconsidérer qui je suis. Je ne pense pas en termes d’identité, je pense en termes de territoires. Je suis un territoire. Le fait d’avoir voyagé tout au long de mon enfance m’a forcée à me réinventer, à être face à une population différente, avec un langage différent, et à devoir, à chaque fois, rencontrer d’autres parties de moi-même. Ces allers-retours dans ces territoires ont forgé ma pratique artistique.

Vous accordez beaucoup d’importance aux mots, au langage. Pouvez-vous nous expliquer vos choix de titre ?

Je n’en dirai pas beaucoup là-dessus, car mon travail est aussi un jeu. C’est un engagement et je demande au public, ou à la personne qui s’engage dans l’œuvre, d’être le point de départ. Il y a un chemin qui est tracé dans certains titres. Il y a des textes cachés qui viennent être interrogés dans d’autres séries. C’est vraiment une espèce de chasse au trésor dans un territoire, et ce territoire, on va dire que c’est moi. Je vois mon travail comme un autoportrait. On pourra voir des paysages, mais, pour moi, ce sera un autoportrait de moi-même.

Le paysage et la notion de territoire sont au cœur de votre œuvre. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ces éléments ?

Ce n’est pas forcément le paysage. Je pense que ce que les gens voient, ce que je vois, moi, c’est moi-même. C’est l’état des lieux. Par exemple, dans mes premières séries – Sahel grisAt the Wall et Metropolis, qui sont une trilogie – c’est une avancée dans un deuil, celui de mon père. Sahel gris commence sur un no man’s land, un territoire en désolation, et en même temps, un endroit de construction où j’erre. C’est un peu le sentiment que j’avais lorsque je suis arrivée au Sénégal et que j’ai dû enterrer mon père. C’était l’endroit qu’il me laissait. C’était comme je me sentais. Je me suis infiltrée dans ce territoire jusqu’à un mur, d’où le nom de ma deuxième série : At the Wall. On est au mur. C’est une continuité. Il ne s’agit pas du lieu physique où je prends les photos, il s’agit toujours de moi lorsque l’on aborde un territoire dans mon travail.

Pour quelles raisons recherchez-vous la participation du regardeur vis-à-vis de votre œuvre ?

Je pourrais raconter mon histoire, mais elle ne compte que pour moi. Il me semble que chacun de nous est au centre de son propre monde, de son propre univers. Je suis plutôt curieuse de l’expérience que la personne va avoir face aux images. C’est un circuit, c’est une errance que je propose, qui ne peut se déployer que par le regard de quelqu’un. Il y a plusieurs histoires, il y a plusieurs chemins. Mes images sont comme un puzzle. Il faut composer ce puzzle-là, et chaque personne le compose d’une manière différente. Que ce soit un spectateur, un curateur, c’est toujours une proposition différente. C’est important qu’il y ait une conversation sur l’expérience qui est vécue. Je n’aime pas prendre les gens par la main. C’est beaucoup mieux de découvrir par soi-même quelque chose qui est caché.

La notion de métamorphose est également très importante pour vous. Pourquoi toujours se réinventer ?

Je pense que l’on ne sait jamais qui on est, donc on est constamment en recherche de soi-même. Se réinventer ? Parce que tout est mouvement. D’une certaine manière, la vie est faite de cycles de vie et de mort, et on arrive à des débuts et des fins de cycles. Il y a certaines périodes qui sont valables… Je ne sais même pas comment le dire parce que, pour moi, ça me semble tellement évident qu’il faut se réinventer, reconsidérer les choses, sa vision, sa mémoire. Plus on acquiert de nouvelles informations, plus il est important de réajuster ce qui a été appris. Est-ce que l’on est sur le bon récit, la bonne mémoire ? Est-ce que l’on a oublié ? Est-ce que cet oubli a sculpté quelque chose d’autre en nous ? C’est toute la question de se réinventer. Je suis pour la métamorphose.

Vous considérez-vous comme une photographe engagée ?

Non, je ne pense pas me sentir comme une photographe engagée. Je suis ce qui m’importe, et ce qui m’importe, c’est d’être entendue. En tant que personne racisée, ma parole est importante. Après, de là à dire que je suis engagée… Mon travail engage une conversation, mais je n’ai pas la prétention de dire que je vais être engagée.

Pensez-vous qu’il existe un female gaze ?

Cette question-là ne résonne pas en moi parce que, encore une fois, au-delà même d’être une femme, je suis une femme racisée, métisse, je suis homosexuelle… Il y a une grande intersectionnalité dans mon regard. Donc est-ce que je devrais me réduire à un regard féminin qui, en plus, pour moi, est très cisgenre ? J’ai un petit problème avec le female gaze. Je peux l’entendre, mais ce n’est pas ma conversation. Je dirais même que ce serait dommage de réduire le regard féminin à cela. Je pense qu’il y a autant de regards que de femmes photographes et donc, d’un coup, se dire qu’il y a un regard exclusivement féminin… Je m’interroge.

Quels conseils donneriez-vous à de jeunes femmes photographes ?

D’être ! D’être elles-mêmes, pleinement, sans excuse. De faire, de se tromper, d’être ! Quand j’ai commencé, j’avais peur parce que je n’avais pas fait d’école, parce que je ne suis pas dans le chemin des privilèges. J’ai toujours senti quelque chose, à l’intérieur de moi, qui pouvait faire exception. Je pense que si on arrive à écouter cette petite chose à l’intérieur de nous qui fait exception, le monde des possibles est là, il se déploie. Je dis aux femmes photographes de faire, de suivre leur instinct, d’oser, de ne pas s’excuser d’être, c’est tout.

Mame-Diarra Niang

BIO


Née en 1982 à Lyon, Mame-Diarra Niang est une artiste et photographe autodidacte désormais installée à Aubervilliers. De la France à l’Afrique, ses voyages et déménagements forgent son exploration de l’espace – et sa propre évolution. De ses territoires, elle capte des « portraits » métaphoriques, la représentant, tandis qu’elle se réinvente. Une œuvre complexe, invitant le spectateur à prendre pleinement part à l’aventure. En 2017, lors d’une résidence à Stevenson Johannesburg, elle invente un laboratoire et l’explore à travers la vidéo – une nouvelle manière d’expérimenter le territoire. Le travail de Mame-Diarra Niang a fait l’objet de solo shows aux Pays-Bas, en Afrique du Sud, ou encore au Sénégal.

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