Elles x Paris Photo - Joana Choumali

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“Le fait d’être une femme et d’avoir eu accès plus facilement à mes émotions comporte certains avantages” Joana Choumali

Comment en êtes-vous venue à la photographie ? Vous définissez-vous comme photographe ? 

J’ai toujours été émue par les belles images. Quand j’avais 13 ans, mes parents ont engagé un photographe à la maison pour réaliser un portrait de famille. Fascinée par sa pratique, je lui ai posé mille questions. J’ai commencé la photographie alors que j’étudiais le graphisme et la publicité à Casablanca, au Maroc. De retour à Abidjan, j’ai travaillé dans la publicité en tant que directrice artistique pendant cinq ans pour enfin être rattrapée par ma passion et devenir photographe indépendante à plein temps en 2008. Depuis, j’ai ouvert mon studio à Abidjan, en Côte d’Ivoire. J’aime l’idée de pousser les limites du médium, de l’associer à d’autres techniques. Je me définis comme photographe car tous mes projets ont d’abord une base photographique.

Quels sont vos engagements dans votre pratique photographique ? 

Ma pratique photographique a toujours été le reflet de ce que j’observe et des phénomènes sociaux qui m’entourent. À première vue, ce qui apparaît comme étant une sorte de documentation d’expériences de vie et de faits culturels est un témoignage de multiples émotions que les personnes semblent entrevoir. Je dirais aussi qu’au fil du temps et des projets, ma démarche photographique s’est encore plus ancrée dans une observation sociologique, se situant ainsi entre la photographie (art et technique visuelle) et le focus sur la documentation de plusieurs enjeux sociaux : la quête identitaire, les stratégies d’ajustement post-trauma, les standards de beauté, etc.

Est-il légitime de parler d’un regard de femme dans la photographie ? Vous sentez-vous concernée ? 

Ma sensibilité me mène naturellement vers certains enjeux. Ou pourrais-je plutôt dire que mon regard est indéniablement influencé par ma socialisation en tant que femme. Cela m’amène sans doute à poser un regard sur les récits de vie de mes semblables, sur la transmission générationnelle, sur les injonctions sociales qui leur sont imposées et sur des réalités sociales qui impactent les femmes. (cf mes séries Sissi Barra, Awoulaba/Taille fine, Resilients, etc.).

Votre statut de femme a-t-il, ou a-t-il eu, une influence sur votre statut d’artiste ? 

Lorsque j’étais enfant, les modèles d’identification étaient assez rares. Il était alors moins aisé de se penser, de se projeter artiste photographe, car il n’y en avait pas beaucoup dans mon environnement à l’époque. Aussi, le milieu de la photographie reste un domaine encore très masculin. Cela peut comporter des défis pour une femme, mais ce n’est pas non plus impossible. Il y a aussi les défis que peut comporter pour une femme la conciliation travail-famille. En revanche, je pense que le fait d’être une femme et d’avoir eu accès plus facilement à mes émotions comporte certains avantages. Cela permet d’être plus à l’aise avec les sujets que je photographie et de créer un lien avec les femmes plus particulièrement. Il y a aussi tout le vécu et l’expérience d’être une femme au sein de sociétés telles que les nôtres, tous les enjeux, les phénomènes, et les réalités que cela implique viennent influencer ce que j’exprime à travers mon art.

Vivez-vous de votre art ?

Oui.

Quels sont les auteur(e)s qui vous inspirent ? Parmi eux/elles, y a-t-il des femmes photographes ?

Quand j’ai commencé la photographie, j’ai été vraiment attirée par le portrait : des maîtres du portrait comme Malick Sidibe et Seydou Keita mais aussi Chester Higgins Jr, et James Barnor. J’aimais bien entendu le travail des femmes photographes comme Diane Arbus ou Vivian Maier. Aujourd’hui, j’apprécie beaucoup le travail de mes contemporaines, femmes photographes du continent africain et de la diaspora comme Aida Muluneh, Angélica Dass, Sarah Waiswa , Macliné Hien, ou encore Fatoumata Diabaté, et Zohra Opoku (dont le travail mêle également le textile et la photographie).

Joana Choumali

BIO


Joana Choumali est une artiste visuelle née en 1974 à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Après avoir étudié les arts graphiques au Maroc, elle travaille dans une agence de publicité en tant que directrice artistique, avant de débuter sa carrière de photographe. Son travail se concentre sur l’Afrique et ses innombrables cultures. Depuis 2016, Joana Choumali a intégré le texte à son œuvre et défend la notion de création méditative. Ses œuvres ont été exposées à la biennale Photoquai du musée du Quai Branly-Jacques Chirac, à la Biennale de photographie internationale de Bamako ou encore au Troppenmuseum d’Amsterdam. En 2019, elle a reçu le Prix Pictet pour la photographie grâce à sa série Ça va aller. Ses travaux ont également été publiés dans la presse internationale (CNNNew York TimesEl PaisThe GuardianLe Monde…).

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