Elles x Paris Photo - Almudena Romero

“Je ne pense que nous n’avons pas besoin d’un regard de femme, mais d’un regard féministe. “ Almudena Romero

Family album © Almudena Romero

Faire une photo © Almudena Romero

Family Album © Almudena Romero

Vous travaillez avec des techniques jugées singulières. Pourquoi vous éloigner de la photographie traditionnelle ?

Si l’on pense à la photographie au-delà des prismes de l’argentique et du numérique, on gagne en pluralité des formes et des espaces où elle peut exister, et cela ouvre la porte à des processus respectueux de l’environnement. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il ne s’agit pas d’une photographie traditionnelle. En fait, ce type de procédé avait déjà été décrit dans les articles de John Herschel (qui a découvert le cyanotype et le fixateur qu’utilisait Henry Fox Talbot, le thiosulphate de sodium) au xixe siècle.

Mais c’est un procédé qui a été ignoré, car il ne favorisait pas l’exploitation capitaliste du médium. C’est la photographie chimique – la plus facile à être commercialisée – qui a dominé. Je reprends donc des techniques qui existent déjà, et d’autres qui ne sont pas encore utilisées pour explorer toutes les matières photographiques qui ne servent pas à documenter, mais plutôt à réfléchir, rechercher.

Quelles différentes techniques utilisez-vous ?

Dans Faire une photographie, je documente la photopériodicité des plantes pour tisser des liens entre la photographie – processus qui donne un résultat simple – et le changement annuel de la pigmentation des plantes. Dans The Act of Producing, j’utilise l’impression à la chlorophylle, basée sur le blanchissement sélectif des feuilles – il s’agit d’une technique datant du xixe siècle. Dans Family Album, j’utilise cette fois la production de chlorophylle : c’est le processus inverse.

L’écologie est au cœur de votre travail. Comment faites-vous coïncider votre engagement et votre profession ?

Je ne le fais pas coïncider. C’est à travers la production artistique que j’ai commencé à réfléchir à l’impact de ma pratique. Je pense que, en tant qu’artiste, il faut se demander : « En quoi ce que je produis peut-il intéresser les autres ? Pourquoi produire ? » Parce qu’on vit une crise environnementale qui nous pousse à nous interroger. Contribue-t-on à une conversation pour véritablement nous repenser, ou est-ce seulement pour faire plaisir à notre ego artistique ?

La procréation et la maternité font partie des sujets que vous abordez également – en les reliant à la nature. Que cherchez-vous à interroger ?

Il se passe énormément de choses dans la nature. Elle est diverse et complexe, mais souvent simplifiée, et pensée comme une stratégie pour dicter aux êtres humains ce qu’ils doivent faire de leurs vies : « ceci est naturel », « cela ne l’est pas »… Dans Offspring, j’utilise la stratégie de reproduction sélective des plantes pour exprimer mes opinions sur la maternité. Ne pas vouloir avoir d’enfants devrait normalement être classifié comme « pas naturel », alors que les plantes, elles, se reproduisent en fonction du contexte – de la même manière, je n’ai pas envie d’être mère à cause de la crise environnementale que nous vivons.

Vous considérez-vous comme une artiste féministe ?

Je suis féministe. Toutes ces étiquettes, « artiste féministe », « artiste engagée » font office de parti pris, presque radical. Mais je dirais que c’est plutôt le contraire qui l’est : exister au sein d’une crise environnementale et n’avoir absolument rien à dire dessus. Vivre des problèmes d’injustice raciale et refuser d’exprimer son opinion. Être clairement conscient des discriminations et injustices liées au genre et se taire. Constamment regarder ailleurs alors que ces problèmes nous concernent tous et sont omniprésents. Nous devrions plutôt utiliser les étiquettes « artistes non engagés », « artistes non féministes », et commencer à assumer que la norme, c’est être féministe, et que le radical, c’est de ne pas l’être. Que les autres – si confortablement installés dans leur silence – portent plutôt le poids de ces étiquettes !

Quelle est l’importance du female gaze, selon vous, dans l’art ?

Je ne pense que nous n’avons pas besoin d’un regard de femme, mais d’un regard féministe. Peu importe si quelqu’un se considère comme femme, homme, les deux ou aucun. Il y a tellement d’hommes et de femmes dans de nombreux milieux – y compris l’art – qui sont ravi·es de ne pas atteindre l’égalité qu’il faut se méfier de la simplification excessive des discours. Pour moi, la question à se poser est : comment une œuvre contribue-t-elle à la réflexion sur un sujet ?

Quelles sont les femmes artistes qui vous inspirent ?

Lia Giraud, Liz Nielsen, Zanele Muholi, Lisa Oppenheim, Susan Derges, Dayanita Singh, Sophie Ristelhueber, Jananne Al-Ani, Helen Cammock, Núria Güell…

© Nicolas Jenot

BIO

Née à Madrid en 1986, et désormais installée à Londres, Almudena Romero est une artiste visuelle travaillant principalement avec des matériaux végétaux. Développant une approche singulière, respectueuse de l’environnement, la photographe utilise les qualités intrinsèques de la plante – notamment son exposition à la lumière – pour explorer la notion de progrès au sein du monde photographique, et questionner notre rapport à la nature. Lauréate 2020 de la Résidence BMW, Almudena Romero a exposé son travail à l’international : au Victoria and Albert Museum et à la TATE (Royaume-Uni), au Centquatre et aux Rencontres d’Arles (France), ou encore à Unseen Amsterdam (Pays-Bas). Son travail a été distingué par de nombreuses fondations privées. Parmi elles, la Richard and Siobhán Coward Foundation et la Harnisch Foundation.

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