ELLES X PARIS PHOTO - LAURENCE AËGERTER

GALERIE BINOME 

“On est en train d’abandonner nos préjugés sur l’homme.”

Comment êtes-vous devenue photographe ?

Je suis principalement artiste, disons, de façon plus générale, plasticienne, et j’utilise beaucoup, c’est vrai, la photographie comme médium dans mon travail. Dès le début, quand même, j’ai utilisé aussi la photographie parce que j’aimais beaucoup la possibilité de superposer, souvent par des images projetées sur des lieux existants, et donc de procéder, comme ça, à une métamorphose… Ce mélange de deux mondes qui était rendu possible par ces superpositions. Aussi ce que j’ai beaucoup aimé dans la photographie, ça été l’étape, la partie presque animation, quasiment, que permet une photo, donc de voir des évolutions dans le temps, avec des images. J’aime beaucoup le côté très direct de la photographie. Je reproduis énormément, et ce qui me coûte le plus de temps, finalement, c’est la sélection.

Vous travaillez avec de nombreux médiums. Qu’apportent-ils à votre pratique artistique ?

C’est un vocabulaire spécial, en fin de compte, chaque médium est pour moi un langage. Une langue différente donc certaines expressions, certaines émotions, on arrivera mieux à les exprimer en utilisant telle ou telle langue. Je trouve qu’effectivement, aussi, dans les arts plastiques, on peut exprimer certaines choses en verre qu’on ne va pas pouvoir exprimer en tapisserie, c’est une évidence. On va pouvoir aborder les mêmes sujets ou les mêmes sensations, mais il y a des spécificités dans la matérialité des objets qui permettent d’exprimer au plus proche de l’émotion et de l’idée que j’ai envie d’évoquer. Ça me permet d’avoir plus de cartes dans mon jeu, tout simplement.

Quelle place occupe la recherche dans votre œuvre ?

La recherche est, je pense, fondamentale dans le développement de mon travail parce qu’à chaque fois que j’aborde un nouveau sujet, une nouvelle idée, je commence par accumuler énormément d’informations – certainement trop – mais je ne peux pas m’en empêcher. J’avoue que c’est aussi un grand plaisir pour moi : le plaisir de la découverte, ça nourrit ma curiosité d’aborder de façon très large le sujet sur lequel je veux travailler. Je peux parfois remplir des classeurs entiers d’articles scientifiques, neurologiques, sociologiques, des poèmes… C’est le moment par excellence pour me nourrir et laisser ensuite infuser toutes ces informations. Mais arrive un moment où il y a une sorte de synthétisation de tout cela, et c’est là que l’idée naît, de cet amalgame de nouvelles connaissances.

Vous vous réappropriez souvent des œuvres antérieures, pourquoi ?

Effectivement, je me réapproprie souvent des œuvres existantes, réalisées parfois par des artistes très anciens. Ça peut être la Rome ancienne, la période étrusque, de la peinture néerlandaise du 17e, des peintres modernes comme Matisse ou Picasso, à travers les siècles… Je pense que je fais cela à la fois par respect et par amour. C’est une façon d’engager un dialogue – bien sûr qu’en face c’est l’image qui répond, et malheureusement pas l’artiste… Malheureusement ou non d’ailleurs, parce que ce n’est pas ce que je recherche – mais j’aime converser avec une œuvre d’art et voir ce qu’elle a d’autre à nous raconter, l’ouvrir à une infinité de possibles. Ce n’est donc pas une image finale, améliorée que je propose, mais une image de plus que je juge moi-même suffisamment intéressante pour devoir exister.

Vous collaborez avec des personnes âgées, des jeunes avec des doubles psychologiques, des habitants des quartiers défavorisés…. Quel rôle social doit jouer l’art selon vous ?

Je crois que ce qui m’anime dans la recherche de situations où je suis en contact avec des personnes souffrantes, de différentes situations, c’est que j’aime essayer de partager avec eux le fait d’utiliser l’art pour transcender la situation de souffrance dans laquelle ils se trouvent. La transcender dans l’instant dans un moment partagé, mais ça peut être aussi quelque chose de beaucoup plus profond. En tous cas, on peut espérer que la mise en place de processus, l’appropriation par les personnes avec qui je travaille de processus que je leur propose – non pas comme une recette, mais plutôt une approche des choses, au-delà des expériences qu’on a pu partager… – utiliser cet instrument pour les aider à un futur meilleur, un bien-être amélioré. En fait je partage avec d’autres des essais, des expériences, pour transcender ma propre souffrance. Je crois que c’est cette souffrance qu’on a tous en commun que je trouve extrêmement touchante et belle, et c’est le plus grand défi de nos existences sur Terre de passer à travers le mieux possible. Et l’art est un instrument extraordinaire pour cela.

Pensez-vous qu’il existe un « regard féminin » ?

Non, sincèrement je ne pense pas. Il y a des sensibilités extrêmement variées, aussi bien dans le genre masculin que féminin. Après, très globalement, certainement, j’ai tendance à croire que les femmes sont peut-être plus empathiques. Évolutionnairement, cela a été aussi organisé comme ça, pour la survie de notre race. Mais ce sont des choses qui sont en constante évolution ! Je suis très heureuse d’être dans une époque où on est en train de mettre en place une remise à niveau, et, j’espère, d’abandonner nos préjugés sur l’homme, la femme, et nous considérer plutôt tous des frères humains à titre égal.

Le fait d’être une femme a-t-il influencé votre façon de travailler ?

Pour répondre à cette question, il faudrait que je sache ce que c’est d’être un homme ! C’est une question qui me pose question, je pense…

Laurence Aëgerter

BIO


Laurence Aëgerter, née à Marseille en 1972, vit et travaille entre sa ville natale et Amsterdam. Docteure en histoire de l’art (diplômée de l’université d’Aix-en-Provence et de la Vrije Universiteit d'Amsterdam), son œuvre comprend des séries photographiques, des installations in situ et des projets communautaires, dans lesquels elle traite de la transformation constante de l’essence des choses. Par une appropriation ludique d’images, elle examine les archives qui façonnent notre mémoire collective. Depuis quelques années, elle se concentre sur la fragilité de l’esprit humain en appliquant son travail à des projets collaboratifs. Lauréate du Prix de la photographie Nestlé pour le festival Images Vevey 2015 et du Prix du livre d’auteur aux Rencontres de la Photographie à Arles 2018, Laurence Aëgerter compte également de nombreuses expositions personnelles. Parmi les plus récentes, on peut citer celles au Musée du Petit Palais à Paris, au Mamac de Nice, au Forum für Fotografie de Cologne, au Fries Museum de Leeuwarden et au Musée de l'Esprit d'Haarlem.

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