ELLES X PARIS PHOTO - AURÉLIE PÉTREL 

GALERIE CEYSSON & BÉNÉTIÈRE 

“L’expression « regard de femme » est obsolète et je crois dangereusement essentialiste.”

Comment en êtes-vous venue à la photographie ? Vous définissez-vous comme photographe ? 

La singularité et le potentiel polymorphique de ce médium m’ont attirée. Ce qu’il impliquait en tant que métier, au sens manuel et industriel du terme, et simultanément la perception que cette technique s’émancipait via le développement et la diversité de pratiques d’auteur. Même avant l’arrivée des smartphones équipés, c’était déjà un terrain d’expression à la fois accessible et en marge artistiquement, marge qui ouvrait la possibilité d’une réserve de travail, à la fois retrait et promesse de déploiement. La multiplicité et l’amplitude des scènes, terrains, usages et modes d’adresse que rassemble et continue d’élargir exponentiellement « la photographie » m’ont attirée. Je pressentais l’appartenance à une histoire, appartenance tout de suite doublée, et troublée, par l’ambiguïté des régimes esthétiques et de reconnaissance. C’était excitant ce flou, cette sensation qu’il y avait là la possibilité de s’inscrire dans un mouvement d’émancipation. Les choix d’être jeune photographe amateure, puis étudiante en photographie, puis en école d’art sous et via ces conditions instables ont ouvert un espace de liberté d’action. Au regard de mon parcours et de ces choix, je peux dire, oui, que je suis photographe ; après je laisse à chacun la possibilité de projeter, de valider ou d’invalider cette identité, par rapport à ce qu’ils entendent par « photographe » au contact de mes propositions artistiques hybrides.

Quels sont vos engagements dans votre pratique photographique ? 

Mes engagements sont esthétiques. Je fais prévaloir dans mon travail un principe de co-existence et de multiplicité : une prise de vue-souche, unique, que je nomme “prise de vue latente” ne vaut que par un mode d’existence ouvert et pluriel, projeté vers des activations illimitées, des séries de métamorphoses et de variations quant à ses mouvements de circulation et de communication. Par exemple, deux propositions issues de mes recherches autour de la lumière (Inactinique, 2020) viennent de rentrer dans les collections du MNAM-Centre Pompidou ; d’une situation unitaire symbolique (un laboratoire argentique baigné de lumière rouge), émergent et échappent, par diffraction formelle, une infinité de matérialisations sous forme d’installations différenciées. La pièce, double, entrant dans les collections à Beaubourg est certes provisoirement stabilisée, mais nullement arrêtée, figée, collectionnée pour ainsi dire. C’est un mouvement qui est acquis et archivé, un entre-deux qui signale une multitude. La nécessité d’un glissement de l’identité en tant qu’unité vers la pluralité et la métamorphose est une conviction de fond.

Est-il légitime de parler d’un regard de femme dans la photographie ? Vous sentez-vous concernée ?

L’expression « regard de femme » est obsolète et je crois dangereusement essentialiste. Que dit-on quand on dit « regard de femme », de quoi parle-t-on ? De sexe ? De genre ? De sixième sens ?  Non, cela ne tient pas. Par contre, parler de la place des femmes dans la photographie, en art, ou dans la société en général, oui, bien évidemment que je suis concernée. Et en même temps, ma position par rapport à ces questions du sexe et du genre de l’art, et donc de la photographie, est double, possiblement contradictoire. La première serait féministe par rapport aux nécessités évidentes de rééquilibrage des visibilités basée sur la longue histoire du rétablissement d’une justice dans la représentation entre hommes et femmes. L’autre cherchant à dépasser cet enjeu, encore une fois reconnu et nécessaire, mais reposant sur une binarité toxique héritée de l’histoire de l’occident. Il s’agit donc de la dépasser par des enjeux de mélange, d’hybridation, de transformation, de déviance, ce « monstrueux » dont parle Paul Preciado… Ce qui est le plus urgent n’est pas de défendre ce que nous sommes, hommes, femmes, ou autres, mais de se désidentifier de la coercition politique qui nous force à désirer la norme et à la reproduire. Et en même temps, de s’insurger, et c’est le paradoxe, quand la vieille binarité prive de la parole. Plutôt que « regard de femme », je pense que l’on peut en revanche parler d’une « scène » où « d’autres-que-des-hommes-dans-un-système-bipolaire » évoluent et modulent. Je pense à des artistes comme Marina Gadonneix, Constance Nouvel, ou encore Marcelline Delbecq, entre autres voix, qui changent aujourd’hui, bougent les lignes photographiques. En ce moment, on peut notamment aller à l’encontre de cette scène avec l’exposition La photographie à l’épreuve de l’abstraction, au Frac Normandie Rouen, au Centre photographique d’Île-de-France (Pontault-Combault) et Mirco Onde (Vélizy)… Je pense aussi à SMITH, avec qui nous (mon duo avec le metteur en scène Vincent Roumagnac) exposerons lors d’une exposition collective en 2022.

Votre statut de femme a-t-il, ou a-il-eu, une influence sur votre statut d’artiste ? 

Oui et non, pour les mêmes raisons, duales, entre féminisme stratégique et queering idéaliste, que je viens d’évoquer. Oui pour l’héritage historique et le sociétal. Non pour les enjeux esthétiques en temps de transitions ontologiques sur les questions du partage des identités.

Vivez-vous de votre art? 
Par rapport à mes réponses précédentes, et même s’il y a encore de toute évidence beaucoup de travail à faire pour affirmer des transformations, de vigilance à tenir, je pense que je bénéficie quand même d’un déblocage de situation, amplement dû aux provocations et combats antérieurs sur ces questions identitaires. J’ai aussi fait des choix de vie, de mobilités, de solitudes, d’hypertravail, pour réussir à vivre de ma pratique artistique via ces engagements. Et bien sûr le facteur chance, les rencontres… Aujourd’hui étant à flot, je tente de consolider un écosystème qui fait sens, à la fois dans la continuité et la déstabilisation de ce qui préexiste comme base. On est dans une période de transition infrastructurelle, vivre de son art aujourd’hui implique de s’investir dans les mutations structurelles, pas d’un point de vue strictement personnel, mais commun, pour que l’art continue d’avoir une place fondatrice dans ce qui vient.

Quels sont les auteur(e)s qui vous inspirent ? Parmi eux/elles, y a-t-il des femmes photographes ?

Il y a tellement de personnes qui m’inspirent ! Là, tout de suite, j’ai l’image des Twins de Diane Arbus qui me vient ! Et aussi je pense à Valérie Jouve, à Tatiana Trouvé, de la photographie à la mise en espace and back ! Cet entretien est trop court pour embarquer ma biblio et matériauthèque ! Pour les auteurs, en ce moment, c’est un va-et-vient entre Vilém Flusser et Ursula K. Le Guin. On vient d’ailleurs de finir une nouvelle pièce photoscénique avec le duo que je forme avec Vincent Roumagnac (Pétrel I Roumagnac (duo)) à la suite d’une résidence hivernale à la Villa Kujoyama à Kyoto, à partir de l’adaptation de La main gauche de la Nuit, le roman techno-queer givré de Le Guin. Sa façon de renverser via le récit de science-fiction la pensée normative, de créer des langages, de produire des êtres et des paysages hybrides, des systèmes politiques spéculatifs, d’expérimenter avec l’imagination est tellement stimulante. Le prologue scénographique de la pièce est installé pour le festival Viva Villa ! à la Collection Lambert en Avignon jusqu’en janvier, et on vernit une première version de la pièce à la galerie Valeria Cetraro le 14 novembre, welcome !

Aurélie Pétrel

BIO

La pratique photographique d’Aurélie Pétrel (1980) interroge le statut de l’image, son utilisation ainsi que les mécanismes de sa production. « Une prise de vue-souche ne vaut que par un mode d’existence ouvert et pluriel », déclare-t-elle. Formée à l’École des Beaux-Arts de Lyon, l’artiste enseigne au sein de la Haute École d’Art et de Design (HEAD) de Genève depuis 2012 et codirige le Laboratoire d’expérimentation du Collège international de Photographie du Grand Paris. Ses œuvres ont été exposées en France (Lyon, Paris, Saint-Étienne), comme à l’international (Toronto, New York, Genève, Portugal). Aurélie Pétrel a également participé à plusieurs résidences (Cité internationale des arts, Institut français & Gallery 44 Center for Contemporary Photography à Toronto, ou encore la Villa Kujoyama, Institut français, à Kyoto)

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